A Matignon, les secrétaires ne résistent pas à Edouard Philippe

Il les épuise; elles l’éreintent : Philippe a perdu 6 secrétaires en un an

« Tu ne reviens pas demain. Je n’ai rien à te reprocher,

blog -Philippe Edouard-sournois1.JPGmais je crois que tu n’es pas à la hauteur et que tu es trop stressée, » s’est entendue dire la secrétaire, en substance, à 21 heures, la veille de ses vacances. : Bref, du balai ! Et ça se passerait comme ça à Matignon, comme d’ailleurs dans les cabinets ministériels. Mais, depuis un an,  quatorze secrétaires, qui ont préféré quitter leur poste.
Composé de quatre personnes travaillant en horaires décalés, le secrétariat particulier d’Edouard Philippe, en a perdu six : trois ont été écartées et trois ont claqué la porte d’elles-mêmes.  Huit autres ont soit quitté cet enfer, sur une petite centaine de secrétaires mises à disposition des conseillers par la machine gouvernementale. Soit elles ont été réaffectées, du jour au lendemain, d’un conseiller à un autre, soit, encore, elles ont été sorties du cabinet du Premier ministre pour rejoindre celui de l’un des trois secrétaires d’Etat qui en dépendent.
Benoît Ribadeau-Dumas, le directeur de cabinet d’Edouard Philippe, a vu l’une de ses quatre secrétaires quitter les lieux avant midi, le premier jour. Arrivée pour prendre son poste à 7h30, elle en aurait été écartée à 9 heures.  Ribadeau-Dumas est devenu directeur de cabinet d’Edouard Philippe à 45 ans. Ancien élève de Polytechnique, sorti major de l’ENA (promotion Marc Bloch, où il a rencontré le nouveau premier ministre, dont il est très proche), ce maître des requêtes au conseil d’Etat a retrouvé Matignon, où il fut conseiller technique chargé de la réforme de l’Etat et de la décentralisation, sous Jean-Pierre Raffarin, entre 2002 et 2004. Ses techniques de management sont celles du secteur privé

Personnel viré, déplacé, renvoyé…

« Les secrétaires de cabinet ont souvent changé de poste au gré de l’arrivée et des départs des conseillers, rapporte un représentant du syndicat autonome des personnels des services du Premier ministre (SAPPM), qui a été officiellement saisi du sujet. Mais cela s’est amplifié depuis un an. »

Le principe, c’est que le personnel administratif mis à disposition des politiques   est principalement géré par le chef de cabinet du Premier ministre : en l’occurrence Anne Clerc, 53 ans, une ancienne d’Accor (responsable des relations institutionnelles du groupe d’hôtels) passée par l’équipe de Jean-Pierre Raffarin, laquelle était entrée en conflit avec le directeur de cabinet, Michel Boyon.  Cette dernière est secondée par une responsable du « bureau du cabinet », une structure intermédiaire entre les services administratifs et les « politiques » du cabinet.
Du jour au lendemain, au gré des arrivées et des départs des ministres et de leurs conseillers, et aussi de leurs humeurs, le personnel fonctionnarisé peut ainsi être viré, déplacé, renvoyé, tout comme les contractuels, c’est la règle. Généralement, les personnes concernées sont recasées tant bien que mal – le cas des contractuels, lui, étant plus délicat à gérer.  

Un aspect du « renouvellement de la vie publique »

De mémoire d’observateur des moeurs ministérielles, jamais le mouvement n’a atteint une telle ampleur. Christiane Taubira avait pourtant placé la barre haut… L’ambiance de travail est décrite comme lourde et particulièrement stressante, avec des engueulades. Lorsqu’un jour la cheffe du secrétariat particulier – le Graal des secrétaires de Matignon – demanda que soient décalés d’une demi-heure tous les rendez-vous d’Edouard Philippe, afin d’absorber un retard d’agenda, il fut finalement reproché à une assistante de s’en être chargée – elle avait pourtant reçu des instructions ! Cette dernière aurait été écartée quelques temps plus tard.
« Comment peut-on honnêtement être préparé à cette violence ? », s’interroge le même interlocuteur du SAPPM, qui souligne que les intéressées ont « peur des représailles » et que le Premier ministre n’a probablement pas été informé du pourquoi et du comment de l’incroyable turn-over de ses assistantes. Le CHSCT, lui, n’a pas été saisi du sujet.  
Audit extérieur
La cheffe de cabinet Anne Clerc confirme les mouvements, tout en les relativisant : les personnels concernés auraient été dans leur grande majorité recasés au cabinet ou dans ceux des secrétariats d’Etat dépendant du Premier ministre. Deux ou trois seraient retournées dans leur administration d’origine. A une autre assistante, les ressources humaines du bureau du cabinet auraient proposé « cinq nouveaux postes« , moins que Parcoursup, refusés par l’intéressée. Cette dernière rejoindra temporairement le secrétariat de la cheffe de cabinet, avant qu’une solution satisfaisante soit trouvée.
« Le rythme de travail est très soutenu, la charge pèse sur les secrétariats », justifie Anne Clerc. « Le travail en brigades induit des pertes d’informations et des bugs. Souvent, celles qui commencent quelque chose le matin n’en voient jamais l’aboutissement, qui est réalisé l’après-midi par d’autres. Cela peut être difficile à supporter. »
Cette situation tendue a nécessité qu’une société de conseil en entreprise, Reor, soit mandatée pour dresser un audit (voir fac-similé ci-dessous). Le document, daté de mars 2018, synthétise les réponses de 40% des conseillers du Premier ministre et de 90% des assistantes.
Il semble révéler une atmosphère de travail pour le moins détestable au cabinet, côté assistantes tout du moins : si le travail en décalé, la fréquence des interactions avec leur conseiller ou le travail en brigades semble les satisfaire, les intéressées regrettent le « travail dans le stress avec la peur d’être virée à tout moment ».  
D’autres exemples de réponses ? « Aucune considération de la hiérarchie et aucune marque de confiance. » « Plus aucune source de satisfaction. » Certaines se sentent considérées comme des « pions » isolés, qui ne se connaissent pas entre elles et qu’on « manipule au gré non pas des besoins mais des humeurs de chacun« …

Un extrait de l'audit réalisé par le cabinet Reor, auscultant le malaise des personnels de Matignon

Un extrait de l’audit réalisé par le cabinet Reor, auscultant le malaise des personnels de Matignon

Journée « bien-être » à Matignon

Résultat de recherche d'images pour "relaxologie"Les conseilleurs, eux, se félicitent de la relation avec leurs assistantes, mais ont une exigence : « Qu’elles essaient de se mettre à ma place pour comprendre mon besoin. » Or, parallèlement aux actions de formation, de réorganisation ou de montée en compétences proposées par le cabinet Reor, les indemnités de sujétion particulières ont été augmentées depuis février dernier.  

Enfin, des ateliers de bien-être au travail sont régulièrement organisés dans une salle de Matignon par une masseuse-relaxologue, Bernadette Arnaud : une séance guidée d’une heure par semaine. Ces séances se veulent « régénérantes dans le but de lâcher-prise, de mieux se centrer, être ancré dans un chemin positif afin de libérer les parasites« .

L’esprit zen à Matignon, c’est aussi pour 2022.